Les associations harkis :
de la revendication sociale au combat pour la reconnaissance par MOUMEN Abderahmen, Docteur en Histoire - Université de Provence
Associations d’anciens combattants musulmans, Collectif harki, Association de Français musulmans rapatriés d’Algérie : ces noms apparaissent épisodiquement lorsque la communauté harkie fait la une de l’actualité. Mais la répétition des grèves de la faim ou manifestations à la veille d’élections autant que la profusion des associations masque mal une immaturité et inefficacité politiques du mouvement associatif des Français musulmans rapatriés malgré son évolution de l’exil de 1962 à nos jours.
Des associations pour les Français musulmans...
L’arrivée douloureuse et dans des conditions souvent difficiles des anciens harkis et de leurs familles n’ont pu permettre à ces réfugiés de constituer dans les années 60 des associations pour défendre leurs intérêts. Sous le choc des massacres, du déracinement brutal, de l’enfermement dans les camps, les préoccupations de cette population, sont orientées d’abord vers leur installation : logement, emploi, regroupement familiale...
Ne pouvant se prendre en charge dans un pays qui leur était inconnu, les intérêts des Français musulmans rapatriés sont alors défendus par des associations dirigées par des Français métropolitains ou des rapatriés Pieds - Noirs. C’est ainsi le cas du CNMF (Comité national pour les musulmans français), crée en 1963 à l’initiative de jeunes officiers ayant servi en Algérie, et présidé par Mr Alexandre Parodi, vice- président du Conseil d’Etat, ou l’AAAA (Association des Anciens des Affaires Algériennes), qui devient par la suite l’association des anciens des SAS . Des comités de soutien ou d’aide aux harkis ou aux Français musulmans émergent dans différents départements où la concentration de ces rapatriés est importante. Les grandes associations de rapatriés tels l’ANFANOMA (Association nationale des Français d’Afrique du Nord, d’outre - mer et de leurs amis) et le FNR ( Front national des rapatriés), ajoutent le règlement des problèmes des harkis à ceux des Pieds Noirs et enregistrent parfois des adhésions. Par ailleurs, le besoin des associations spécifiques ne se faisaient pas sentir dans la mesure où des anciens députés tels que le Bachaga Boualem ou El Hajj Mohamed Larradji faisaient office de « représentants » nationaux, et parlaient au nom de leurs « frères » harkis.
... aux associations de Français musulmans
A partir de 1971, des associations de Français musulmans rapatriés sont créées. La première à voir le jour est le MADRAN (Mouvement d’assistance et de défense des rapatriés d’Afrique du Nord), présidé par Mr Ahmed Kaberseli . D’autres associations qui tendent à être nationales vont apparaître dans le paysage associatif : CFMRAA (Confédération des Français musulmans rapatriés d’Algérie et leurs amis) de M’Hamed Larradji, FNRFCI (Front national des Français de confession islamique) de Mourad Kaouah et Ahmed Djebbour , UNACFCI (Union nationale des anciens combattants Français de confession islamique) du capitaine Khellif.
Une myriade d’associations, estimées à environ 200, naissent ainsi dans les années 1970. Néanmoins, seules les associations à caractère national telle que la CFRMAA et le FNRFCI sont présentes dans plus du tiers des départements à forte concentration de Français musulmans : sud - est, sud -ouest, Rhône - Alpes, région parisienne, Picardie, Nord, Alsace . De surcroît, pullulent des associations beaucoup plus locales à l’échelle d’une ville ou d’un département. Toute une génération de jeunes issus pour la plupart des camps de transit, des hameaux forestiers ou des cités urbaines s’investit dans le mouvement associatif. L’appel à voter pour Valéry Giscard d’Estaing en 1974 et les révoltes de 1975 constituent les premiers pas d’un engagement politique.
Mais, cette profusion associative est de courte durée avec la retombée dans l’oubli de la « cause harkie » jusqu’en 1990. Cet échec s’explique par des associations toujours plus nombreuses, sans adhésions de masse et parfois non exemptes d’un certain clientélisme, résurgence d’un système caïdal néo colonial et de ses « beni oui-oui », avec des marchandages électoraux et une course aux subventions. Selon un recensement effectué par Mohand Hamoumou, il y aurait aujourd’hui 512 associations de Français musulmans dont moins de 10% vivent réellement . Dans le seul département du Vaucluse, où les Français musulmans rapatriés constituent une communauté de plus de 5000 personnes, 17 associations sont recensées .
Les associations harkis : l’affirmation d’un nom
Les révoltes de 1991 traduisent un changement décisif dans le milieu associatif. Avec en premier lieu Narbonne, les associations revendiquent le terme « harki ». Selon Gilles Keppel et Mohand Hamoumou, l’évolution du nom des associations ne s’affirme plus par rapport à la religion musulmane mais par rapport à l’histoire. Le contexte des attentats des années 1980 et l’échec de l’affirmation en tant que fils de harkis dans les divers mouvements de lutte contres les discriminations tels que France Plus ou la marche des Beurs en 1983 où six jeunes parmi les dix marcheurs étaient des enfants de harkis, expliquent ce changement de dénomination. Dans un combat qui opposeraient les « modernes » aux « anciens », la nouvelle génération de fils et de filles d’anciens harkis, pour la plupart nés en France, effectuent une véritable révolution dans le milieu associatif. Pour reprendre les mots d’Hacen Arfi et Ourdhia Habbab figures emblématiques des manifestations de 1991, ces jeunes ont voulu « donner un coup de pied dans la fourmilière des associations » en tentant de faire émerger d’autres leaders, plus jeunes, et de fédérer nationalement sous formes de « coordinations ».
Mais très vite, les querelles intestines, favorisées par les pouvoirs publics qui ont intérêt à la division, reprennent le dessus et prolifèrent coordinations, comités, unions ou collectifs qui s’auto proclament nationaux mais aucun ne parvient à s’imposer dans sa région. A l’exception de l’Auvergne où les cinq associations de Français musulmans se sont dissoutes pour créer une association unique. Cette« balkanisation » des associations de harkis empêche une véritable réussite et notamment l’émergence de représentants crédibles et écoutés des décideurs politiques.
On note cependant aujourd’hui, parmi les associations actives un changement d’objectif et de stratégie. D‘un combat orienté essentiellement vers des revendications d’ordre matériel(indemnités, aides à l’emploi, au logement...), les associations axent désormais leurs efforts vers l’obtention d’une reconnaissance officielle de leur histoire (l’abandon, les massacres, la relégation dans les camps). Il s’agit comme l’écrit Mohand Hamoumou de « passer d’une logique d’assistanat à une logique de réparation. Ce qui exige d’abord reconnaissance officielle des torts de l’Etat de 1962 et des préjudices infligés. Il ne peut y avoir de justice sans vérité. » Les plaintes, déposées par d’anciens harkis, à l’initiative de ces nouveaux types d’associations préfigurent cette nouvelle démarche .
Les défis à relever pour les associations restent de taille selon Mohamed Haddouche :
« s’ouvrir à l’ensemble de la communauté française, pour éviter les risques d’un repli communautaire et parce que l’abandon des harkis et leur exclusion sociale est une injustice qui concerne tous les Français et pas seulement les harkis eux mêmes.
attirer les personnes de la communauté dite harkie qui ont réussi leur intégration sociale et susceptibles d’œuvrer à un véritable travail intellectuel et politique. Aujourd’hui, ces médecins, avocats, architectes, professeurs, cadres supérieurs, officiers sont plus nombreux que ne le laissent croire des discours encore trop souvent misérabilistes. Mais ils refusent de perdrent du temps dans des associations sans stratégie politique, sans débat intellectuel et sans organisation efficace.
Passer du champ associatif au champ politique, comme a su le faire SOS Racisme par exemple, afin d’avoir des élus issus de cette communauté de citoyens dans les instances régionales et européennes et permettre ainsi de faire progresser les idées et demandes auprès de l’ensemble de la classe politique. »
Comme l’avait si bien écrit Dominique Schnapper dans sa belle préface au livre de Mohand Hamoumou (Et ils sont devenus Harkis, Fayard,) : « Le temps presse. Les survivants vieillissent et vont bientôt mourir. »
Et c’était déjà en 1993.