Massacres de « Harkis », une réalité.
Aujourd’hui encore, si l’on reconnaît que les supplétifs de l’armée française ont été massacrés, des zones d’ombres demeurent. Cependant, ces zones d’ombre (comme l’évaluation des massacres ou la situation de ces supplétifs et de leurs familles retenus prisonniers en Algérie) ne doivent pas masquer quelques connaissances dont les archives et les témoignages nous apportent régulièrement la teneur.
Il faut bien reconnaître que dès le mois de décembre 1955, un tract du FLN préconisait l’emploi de la force pour se débarrasser physiquement des musulmans pro-français, anciens militaires, élus, employés des collectivités territoriales, et bien entendu des caïds, aghas et bachagas. Enfin, tout élu sans exception qui refuserait de démissionner serait considéré comme traître et abattu sans jugement conclut le tract de 1955. L’engagement du côté de la France des supplétifs devait dans un premier temps « tempérer » les ardeurs de ceux qui avaient préconisé cette terreur.
Cependant, le désarmement des harkas dès décembre 1961, l’absence d’un rapatriement et la volonté gouvernementale française d’abandonner et de ne pas intervenir militairement pour sauver ceux qui avaient combattu sous le drapeau français laissaient désormais une population, hommes, femmes et enfants face à une vengeance que la France savait inéluctable.
Dans un tract découvert sur un membre du FLN d’avril 1962, il est bien précisé que : "il faut accepter tous les ralliements et mener une campagne auprès des harkis et des messalistes pour qu’ils se rallient. Ne pas les brusquer, ne pas leur reprocher ce qu’ils ont fait. L’organisation est seule compétente pour prendre des décisions... Car l’épuration elle aussi s’accentue. Les traîtres seront jugés et s’ils ne sont pas toujours exécutés sur le champ, ils n’échapperont pas longtemps au sort qui leur est réservé. Par le recensement, l’organisation s’attache à dresser un fichier général d’où seront extraits les noms des traîtres et des mauvais citoyens".
Dans un premier temps, il s’agit de vexations, brimades, d’exécutions sommaires... On attend surtout l’indépendance, et effectivement les premiers grands massacres débutent à l’été 62 dans une horreur presque indescriptible. Ici et là, quotidiennement des hommes sont enterrés vivants, passés à la chaux, énucléés, écartelés, empalés... On oblige des anciens combattants à avaler leurs médailles et quand ils meurent dans d’horribles souffrances, on s’acharne sur les corps pour en retirer les médailles et les réépingler sur la poitrine... Des femmes sont violées, puis éventrées et les enfants massacrés sans retenue... Des villages entiers sont décimés ...
Le gouvernement français sait cela : le 13 novembre 1962, l’ambassadeur de France attire l’attention du ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement de la République démocratique algérienne sur les graves préoccupations que lui cause le sort des anciens auxiliaires algériens de l’armée française. Déjà, le 19 septembre, ce même ambassadeur avait évoqué devant Abderrahmane Farès le cas particulièrement douloureux de ces hommes et de leurs familles. "Près de deux mois se sont écoulés et l’on est obligé de constater que les violences n’ont pas cessé. Il ne se passe pas de jour, poursuit-il, que l’on ne relève en différents popints du territoire algérien des arrestations, des tortures, des exécutions..."
Ils (les anciens supplétifs) subissent, suivant des témoignages dont cette ambassade n’est pas seule à avoir connaissance, des traitements particulièrement odieux. A aucun moment le gouvernement algérien n’a formellement désavoué ces violences, ni donné aux autorités responsables des directives précises dans le sens de l’apaisement. Appel non entendu : six mois plus tard le général de Brebisson reconnaît que des sévices et des meurtres sont signalés, et que les familles de harkis ne peuvent bénéficier d’une vie normale...
Le gouvernement algérien n’est pas inconscient de ce problème mais la plupart du temps, il a encouragé ou laissé faire... Périodiquement donc, des supplétifs qui avaient tenté leur chance en restant en Algérie viennent demander asile, et nous prouvent par les marques qu’ils portent sur leur corps que leurs demandes sont justifiées . Ainsi, la guerre n’est donc pas terminée pour tous et les supplétifs continuent à en éprouver l’horreur en Algérie dans un détachement de la France qui confine à l’inconscience.
Reste alors deux grandes questions : au-delà de la réalité de ces massacres et de l’horreur qu’ils peuvent inspirer, quelle est l’ampleur de ces massacres ? Et que savons-nous des supplétifs emprisonnés dans des camps d’une extraordinaire dureté en Algérie et que la Croix-Rouge évalue à 13 500 en 1965 ? D’autres chantiers à l’horizon de l’historien.
Jean-Jacques Jordi, 2002