La fin de la guerre d’Algérie a entraîné le départ en exil en métropole de milliers de harkis et de pieds noirs. Les problèmes posés par cet exode n’ont toujours pas été réglés à ce jour. Pour ne s’en tenir qu’aux harkis, objet de la présente analyse, force est de constater que la manière dont l’état a géré ces personnes a été catastrophique sur le plan matériel et surtout sur le plan humain. Les difficultés d’insertion sociale des harkis en général et de leurs enfants en particulier sont connues. La marginalisation prolongée de cette communauté est dommageable pour les harkis et pour la nation tout entière. L’explication de cette situation se trouve en partie dans la société d’accueil et sa capacité d’intégrer certaines populations. Elle se trouve aussi dans la manière de gérer une identité octroyée inconfortable dans laquelle les intéressés ont été cantonnés, thème qui sera développé dans cet article.
Sur le plan matériel, l’intégration des rapatriés pieds noirs en France a probablement été globalement moins difficile que celle des harkis même si on remarque ici ou là quelques réussites sociales remarquables chez ces derniers. Dans le domaine psychologique et humain la souffrance est certainement la même après la perte définitive de leur pays.
En 1962, peu après le cessez le feu du 19 mars, le F.L.N. et les combattants de la dernière heure (les marsiens) ont massacré les harkis et leurs familles. Peu importe le chiffre exact des victimes harkies (de 20.000 à 150.000 morts) le plus important pour les survivants des massacres c’est l’horreur, l’humiliation subie, les séquelles physiques et surtout les séquelles psychiques qui vont s’étaler sur plusieurs générations.
La plupart des harkis ont été accueillis dans des lieux qui n’étaient pas en contact avec la population autochtone (milieux fermés). Tout d’abord dans les camps de transit où rien n’était prévu pour l’accueil, comme celui du Larzac (Aveyron), le camp au 1000 tentes (nous y sommes arrivés en catastrophe avec les camions de l’armée en juin 1962 avec ma famille de 7 personnes, nous occupions la tente T8, il n’y avait pas de sanitaires, les repas étaient servis par l’armée...). Il sera fermé en octobre 1962.
Il y a eu également des camps de transit à Rivesaltes (Pyrénées Orientales), à Bourg Lastic (Puy de Dôme)... ainsi que des cités d’accueil un peu plus organisées à Bias près de Sainte Livrade (Lot et Garonne) et à Saint Maurice l’Ardoise (Gard).
Sans oublier les hameaux forestiers gérés par l’Office National des Forêts (ONF) situés principalement dans le sud de la France, par exemple à Valbonne, Mouans Sartoux (Alpes maritimes) et tous ceux implantés dans les départements du Var, des Bouches du Rhône, du Vaucluse... Ces hameaux forestiers étaient isolés des villages et les harkis et leurs familles n’avaient que très peu d’échange avec les villageois. Les hommes travaillaient dans les forêts sous la responsabilité d’un chef de camp et les femmes, encadrée par une monitrice, restaient sur place et s’occupaient de leurs enfants et de leur foyer.
L’usage veut que l’on désigne sous le vocable de camp ces trois formes de lieux. Certaines familles ont vécu dans plusieurs camps au sens large du terme avant de se fixer définitivement. Ce « parcours migratoire », voire nomadisme forcé a contribué à l’échec d’insertion et s’est inscrit dans l’identité individuelle et collective des harkis.
Ce n’est pas forcément la trajectoire de tous. D’autres ont pris leur destin en main et ont réussi à trouver assez rapidement travail et logement dans le Nord, en région parisienne ou lyonnaise...( milieux ouverts ), avec une meilleure intégration et une identité quelquefois différente selon les lieux.
Les personnes qui ont vécu dans les camps ont été coupées pendant un temps très long de la réalité de la vie sociale en France (beaucoup de jeunes par exemple n’ont pas eu de scolarité normale). Elles ont conservé un souvenir d’exclus, se sentant rejetées à la fois par les français de souche et par les immigrés maghrébins. Ce qui domine chez elles c’est le sentiment qu’elles sont marquées intérieurement et définitivement par leur vécu dans les camps.
Et si la problématique des harkis se posait en terme identitaire ?
Dans identité, il y a la notion de permanence, de stabilité, l’identité est à la fois individuelle (propre à chaque individu) et collective (partagée avec les autres membres des différents groupes d’appartenance). Elle se situe au carrefour du psychologique et du sociologique.
Les premières années en France furent marquées pour les harkis par un rejet du pays d’origine et une idéalisation du pays d’accueil. Une grande volonté d’assimilation à la société française s’est manifestée par des changements de noms et de prénoms. (Exemples les plus fréquents : Ali va devenir Alain, Farid - Fred, Anouar - Édouard et Labiod se transforme en Leblanc). Qu’y a-t-il de plus important sur le plan identitaire que notre nom ?
Quand ces changements sont imposés à la personne, cela entraîne une grande frustration née d’une rupture du lien qui attache les individus aux générations qui les ont précédées, et aboutissant parfois à des troubles de l’identité.
L’exil dans l’hexagone représente un saut vers l’inconnu, une rupture dans la langue, dans l’histoire, dans la généalogie, et une mise à mal des traits identificatoires et de quelques uns des signifiants qui représentent le sujet. Toute migration s’accompagne d’une perte du cadre culturel interne. Il est alors nécessaire de recréer une nouvelle enveloppe culturelle au sens anthropologique du terme. L’individu est obligé de reconstruire seul en l’espace de quelques années ce que des générations ont lentement élaboré et transmis. C’est le cas des harkis à leur arrivée en France et jusqu’à ce jour. Malgré cet effort, une grande volonté d’intégration et leur « pièce d’identité française », ils sont souvent perçus comme des étrangers. Il n’y a pas très longtemps, lors d’un achat immobilier, le notaire m’a réclamé ma carte de résidence alors que j’ai toujours été citoyen français. A d’autres occasions, des agents administratifs m’ont demandé quand est-ce- que je rentrai au bled ! Que nous le voulions ou non, nous sommes toujours identifiés par notre apparence, notre faciès (cf. mon ouvrage : Délit de faciès), nos noms, nos prénoms...
Comme nous n’avons pas, à notre arrivée en France, été capable de dire qui nous sommes, ce sont les autres qui ont défini pour nous notre propre identité. C’est ce qu’on appelle l’identité octroyée. En effet, à chaque décennie, notre communauté a été gratifiée d’une nouvelle identité. Dans les années 60 nous étions des arabes, puis dans les années 70 des maghrébins, dans les années 80 nous devenions des beurs, et dans les années 90 nous avons été appelé RONA (Rapatriés d’Origines Nord Africaine). Comme si les pieds noirs et les juifs n’étaient pas des rapatriés d’origine nord africaine. Et depuis le début de l’année 2000, on dit de nous que nous sommes des musulmans. Toutes ces appellations éphémères tout comme Français Musulmans Rapatriés (FMR !) en disent long sur notre propre insignifiance et sur le regard porté sur nous par nos compatriotes.
Dans le regard de la plupart des algériens, nous avons toujours été considéré comme des traîtres, des collabos. Depuis, le terme harki est devenu péjoratif pour les journalistes, certains hommes politiques et pour beaucoup de monde. Je vous renvoie aux différentes déclarations du président algérien A. BOUTEFLIKA, il est vrai que ses propos se sont très légèrement assouplis ces derniers temps. Dans le même ordre d’idée, on relève les propos indécents de G. FRECHE ou du dessinateur SINE de Charlie Hebdo et de bien d’autres à l’encontre des harkis. Ces successions de termes péjoratifs sont préjudiciables aux harkis et à leurs familles car ils constituent une attaque contre leur identité provoquant ainsi des troubles pouvant se répercuter sur les générations suivantes. Faire partie d’une communauté acceptée positivement est essentiel pour la construction de l’identité, c’est cette même identité qui fonde l’autonomie d’un individu. Un sujet n’existe pas comme tel, il existe en fonction de l’autre et il doit rester inscrit dans son environnement et dans l’histoire de sa communauté. Par exemple les Accords Mauroy de 1983 relatifs au service militaire en Algérie pour les fils de Harkis (les assimilant ainsi aux enfants des travailleurs algériens) n’ont jamais eu aucun sens pour les intéressés, ni aucun succès.
Harkis à titre héréditaire ?
Certains diront qu’être harki n’est pas héréditaire : « vous êtes fils de harkis vous n’avez rien à dire, cette histoire n’est pas la vôtre ». Ce qui est une autre manière de nous déposséder de notre propre histoire. Finalement les personnes ayant vécu dans les « milieux fermés » ont revendiqué les premiers l’identité harkie ce qui correspond le plus à réalité. Ils ne se sont pas découverts harkis en France, ce sentiment d’appartenance existait déjà en Algérie pour ceux qui portaient l’uniforme et pour leurs enfants. Les anthropologues appellent cela l’identité revendiquée.
Des aides matérielles ont été accordées aux harkis. Ces aides, quand elles arrivent à destination, semblent inefficaces dans plusieurs domaines. D’un point de vue psychologique, les différentes indemnisations doivent être considérées en fonction de leur valeur réparatrice ; on ne peut les réduire à de « simples compensations financières ». L’indemnisation n’est pas une fin en soi. Il s’agit d’un processus où l’argent occupe la place d’un équivalent symbolique, il signifie à la victime la dette qu’on a envers elle, afin de lui permettre de sortir de son état. Un travail psychologique sur soi est souvent nécessaire. Ce faisant, la personne a une possibilité de renouer son lien social au lieu de rester enfermée dans une identité victimaire ou revendicatrice, afin de dépasser le ressentiment et le besoin de vengeance.
Certains, et toujours les mêmes, ont réussi à bénéficier d’avantages exorbitants en faisant croire que les camps de harkis étaient des camps de concentration, en jouant sur la culpabilité des gens et en ayant recours au chantage. Ils desservent ainsi la cause qu’ils prétendent défendre. Il serait peut-être judicieux d’attribuer des postes à davantage de personnes, à des gens plus méritants qui travaillent dans l’ombre bénévolement et à ceux ayant des compétences reconnues universitaires ou dans d’’autres domaines et qui font avancer positivement la cause des harkis.
Pour avoir vécu personnellement avec mes parents harkis dans différents camps, je pense qu’il y a eu une très grande exagération à propos de ces milieux fermés. Les chefs et les monitrices n’étaient pas des monstres ou des sadiques comme le prétendent certains ! Beaucoup ont accompli leur mission correctement. Parmi les dirigeants de ces camps, souvent d’anciens militaires pieds noirs ou français de souche, il y avait des gens formidables et dévoués qui ont eu envers les harkis et leurs familles des conduites tout à fait remarquables.
Certes les camps n’étaient pas des hôtels 3 étoiles ni des « clubs méd. ». Ils étaient constitués de baraquements rudimentaires et il y régnait une discipline stricte, mais ils répondaient aux exigences du moment à savoir la prise en charge globale des familles rapatriées dans l’urgence. Malheureusement les camps n’ont que trop perduré (plus de 20 ans pour certains) et les harkis et leurs familles ont été tout bonnement « oubliés ».
Si certains assument haut et fort la filiation harkie et donc leur propre identité, en témoigne un certain nombre d’écrits : « fils de harki », « fils de harki et fier de l’être », d’autres en revanche ont toujours honte du passé harki de leur père comme le suggère le titre de l’ouvrage : « mon père ce harki ». Ils ont intériorisé l’image d’un père dévalorisé, méprisé, (mon père était un « traître »). On est loin de l’image positive et bienveillante qu’avait V. HUGO de son père : « mon père ce héros au regard si doux... ».
Et d’autres encore vont demander pardon aux anciens militants du FLN comme l’a fait une fille de harki dans une émission de télévision. Qu’a-t-elle commis personnellement comme crime pour agir ainsi, en s’identifiant à l’agresseur. C’est comme si les bourreaux de ses parents devenaient des héros ! Comment peut-on être coupable ou responsable du choix de ses parents ? Il est nécessaire qu’il y ait de part et d’autre une vrai connaissance des faits qui se sont déroulés pendant la guerre d’Algérie. Et il est souhaitable ensuite qu’il y ait une reconnaissance mutuelle des souffrances vécues aussi bien par les harkis que par la population civile en Algérie à cette époque. Les harkis ne doivent plus être actuellement les boucs émissaires des anciens du FLN et d’une partie de l’opinion publique française. Ce qui serait plus juste à la fois sur le plan symbolique, mais aussi sur le plan de la réalité !
Du côté des filles de harkis, j’ai souvent observé une haine du père se traduisant par la recherche d’un conjoint le plus éloigné possible de leurs parents harkis comme pour gommer irrémédiablement le nom du père. Néanmoins, les filles de harkis ont dans l’ensemble mieux réussi socialement que les garçons et elles contribuent activement à faire connaître les difficultés de cette communauté.
Harki par « mektoub » ?
D’autres enfin disent que le « mektoub » (le destin) a fait de nous des harkis et qu’il n’y a pas lieu d’être fier ou honteux du passé de ses parents. Ce faisant, ils peuvent assumer une identité plus sereine et plus équilibrée. L’identité n’est pas quelque chose de figée, elle est évolutive, la journée nationale du 25 septembre d’hommage aux harkis instaurée par J. CHIRAC en 2001 (cf. mon article : harkis et devoir de mémoire) fait partie progressivement de l’identité des harkis. L’identité peut être aussi plurielle : on peut être français et - corse, alsacien, pied noir... et pourquoi pas être français et - harki ?
Finalement, être harki c’est quoi ?
Être harki suppose forcément le groupe, on ne peut pas être harki tout seul, c’est un sentiment d’appartenance, la guerre d’Algérie, le vécu dans les différents camps pour certains, l’histoire partagée, peut-être un peu la religion, la culture arabo-berbéro-franco-musulmane, les noms, les prénoms, les traditions militaires chez certaines familles...
Tout cet ensemble fait partie de nous-même. Se couper d’un de ces éléments c’est renoncer à une partie de soi. L’identité se construit sur la connaissance des faits objectifs beaucoup plus que sur la subjectivité.
Être harki, c’est être capable de rester fidèle à ses origines tout en devenant quelqu’un d’autre. D’où l’importance de raconter aux plus jeunes l’histoire de leurs parents, de leurs origines, l’histoire la plus proche possible du réel. Cela fait partie de leur construction identitaire. Nul ne peut construire sur du vide, ni sur du faux.
Antoine de Saint Exupéry écrivait : « il faut autour de soi, pour exister, des réalités qui durent ». Une véritable identité se construit sur du réel, pas sur des mensonges. C’est à partir du moment où nous savons qui nous sommes que nous pouvons nous ouvrir aux autres dans l’estime réciproque et dans la fraternité.