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Qui sont les Harkis ?
Harkis : un monde derrière un mot

Harki : un monde derrière un mot.

A) Un terme polysémique

Le terme harki est devenu aujourd’hui un terme générique englobant souvent tous les citoyens français d’Algérie d’origine arabe ou berbère ayant, à divers titres, servi ou continué à servir la France durant les « évènements » en Algérie malgré les menaces du FLN. De nombreuses appellations désignent souvent à la fois des réalités identiques et des groupes distincts. Avant l’indépendance, l’administration française en Algérie utilisait les termes de « Français de souche nord africaine » (pour les distinguer ou séparer des « Français de souche européenne »). Mais elle eut aussi recours aux vocables « Indigènes » , « Musulmans » ou « Arabes ». Durant la guerre d’Algérie, on le verra, les supplétifs dont faisaient partie les harkis stricto sensu, comportaient d’autres catégories comme les moghzanis. Après 1962, ceux qui purent venir en France métropolitaine ne manquèrent pas de désignations : FMR, FCI, RONA , etc. Cette profusion d’appellation traduit la difficulté à nommer une population hétérogène mais trahit aussi la complexité de la situation coloniale dans laquelle certains étaient plus français que d’autres. Cette question de la citoyenneté française est une composante majeure de la complexité du problème harki. Ainsi parler de « Rapatriés » (dans FMR ou RONA) et non de « Réfugiés » implique que la France était la Patrie des harkis, au même titre que pour les Pieds Noirs, et dans laquelle ils re-venaient . Les termes « Musulmans » ou « de confession islamique » induisent une référence à une religion malgré le principe de laïcité de la République française. En outre ces qualificatifs « religieux » s’appliquent même à ceux qui ne pratiquent pas l’Islam. D’où le recours à l’origine nord africaine, ce besoin de séparer « harkis » et « Pieds Noirs » permettant un traitement différencié, voire une « discrimination légale », pour certaines aides ou l’indemnisation des biens notamment . Aujourd’hui, deux termes se sont imposés : « FMR » et « harki », qui selon les contextes renvoient soit aux seuls harkis, soit à tous les supplétifs, soit encore à l’ensemble des FMR incluant supplétifs et non supplétifs. D’où l’intérêt de préciser cette terminologie pour éviter des confusions.

B) Les FMR non supplétifs.

Saïd Ourabah, ancien Conseiller d’Etat et Préfet , Ali Ghalem, ancien député en Algérie avant 1962, le Général Rafa, l’avocat Robert Abdesselam, le Bachaga Boualem, mais aussi des milliers d’autres fonctionnaires, élus, militaires, naturalisés ou notables « musulmans » moins connus faisaient partie des FMR. Ces figures illustrent les grandes catégories (fonctionnaires, militaires de carrière, notables musulmans, élus et naturalisés), même si en réalité il pouvait y avoir des intersections entre elles. Par exemple, le Bachaga Boualem fût aussi militaire de carrière et député.

Les militaires.

Dans certaines tribus ou grandes familles, existait une tradition des armes de longue date. Certaines d’entre elles s’étaient mises au service des Français dès les débuts de la conquête française, comme d’autres -ou les mêmes- l’avaient fait avec les Turcs. Il en fut ainsi de la tribu des Zouaouas qui dès le 12 août 1830 avait proposé 2000 hommes. Le 15 août les 500 premiers Zouaves étaient recrutés et rassemblés à Alger. Dès le 1er janvier 1856, chacune des trois provinces d’Algérie possédait son régiment de tirailleurs algériens. Ils participeront comme les Spahis, à toutes les campagnes, d’Italie(1859) au Sénégal (1860-61), du Mexique(1962-67) à l’Alsace-Lorraine (1970-71) ou encore au Tonkin(1883-1886) et Madagascar (1895). En outre, il faut signaler qu’à la suite de la conscription des Musulmans décrétée en 1912, 81000 « Musulmans » d’Algérie vont participer à la guerre de 14-18 aux côtés de 87000 musulmans engagés et 25000 n’en reviendront pas vivants. Pour la campagne de 1939-1940, 176000 Musulmans furent mobilisés et des milliers d’autres participent au débarquement en Provence. Bien entendu, tous les Arabo-Berbères engagés dans l’armée au moment de la guerre d’Algérie n’étaient pas tous descendants directs des premiers Zouaves, Sphahis, tirailleurs. Mais beaucoup étaient militaires de père en fils depuis plusieurs générations. Tous avaient été « élevés au biberon tricolore » selon une expression souvent utilisées. Lorsqu’en 1955/56, ils comprirent qu’il ne s’agissait pas d’une révolte locale ou d’actions de hors-la-loi, tous s’interrogèrent face à ce dilemme : choisir entre « son peuple » et sa « seconde famille », entre l’aspiration révolutionnaire à l’égalité et de l’autre côté l’espoir d’une Algérie nouvelle plus juste, par la voie démocratique. Une minorité déserta pour rejoindre l’ALN. La grande majorité de ces militaires continua à servir le drapeau français. Après l’indépendance quelques uns démissionnèrent, choqués par la passivité de l’armée lors des massacres après le 19 mars 62 ; la plupart poursuivirent leur carrière en France ou dans les troupes françaises basées en Allemagne sans connaître les difficultés d’intégration des supplétifs.

Les Elus.

Dès le début des évènements le FLN avait menacé de mort tous les élus « Musulmans » qui n’abandonneraient pas leurs mandats ou qui serait candidat à une élection. Les assassinats d’Ali Chekkal au stade de Colombes ou de Djellali Kaddari, député maire de Tiaret, ainsi que la mort de centaines de maires ou conseillers municipaux moins connus attestent de la réalité des menaces. Beaucoup d’élus refusèrent de démissionner malgré les risques encourus, par conviction que le FLN ne pouvait gagner contre la France mais aussi parce que les élections en Algérie étant régulièrement truquées, nombre d’élus étaient des « béni oui-oui » comme les qualifiait publiquement le Gouverneur Général Laferrière. Ils se savaient donc condamnés par le FLN et certains furent il est vrai assassinés même après avoir démissionné. En avril 1963, Mme Augustine Thierry estimait ainsi à 15000 environ le nombre d’élus menacés.

Les auxiliaires administratifs musulmans

Au début des évènements, s’ajoutant aux 325 communes de plein exercice dans lesquelles les FSE étaient relativement nombreux, 84 communes mixtes étaient gérées par des administrateurs répondant aux Sous-Préfets et ayant pour les aider dans leur mission le pouvoir de nommer des auxiliaires musulmans. Le contrôle était difficile compte tenu de la grande superficie des communes et des moyens de communication ; aussi du garde-champêtre au bachagha, en passant par les caïds et aghas, chacun était maître en son royaume, avec les risques de clientélisme et d’abus d’autorité. La majorité des caïds resta fidèle à la France, engageant avec eux leurs familles et leurs villages. Le Bachagha Boualem, figure emblématique, refusa toutes les offres du FLN de ralliement ou pour le moins de neutralité.

Les « naturalisés » ou Français à part entière.

Une partie des FMR non anciens supplétifs n’entre pas dans les catégories précédentes abordées. Il s’agit de ceux qui choisirent la naturalisation devenant ainsi citoyens français à part entière . Certains étaient convertis au catholicisme, d’autres mariés à des européennes ; tous avaient reçu une éducation française et avaient adopté un mode de vie occidental. Cette minorité était coupée des autres « indigènes » car la naturalisation impliquait le renoncement à être régi par la loi musulmane (ou le droit coutumier berbère) pour le mariage (polygamie), la succession, la répudiation, ou le droit de propriété. Pour la majorité des indigènes, y compris ceux favorables à l’accession à la citoyenneté française, l’abandon de la loi coranique équivalait à une apostasie avec le risque d’exclusion sociale. C’est parmi cette minorité d’éducation et de culture françaises que se rencontrent nombre de professions libérales, de hauts fonctionnaires ou d’élus nationaux. Robert Abdesselam, fils d’un couple mixte, avocat international, catholique, membre de l’équipe de France junior de tennis, en est un exemple. Les membres peu nombreux de cette « élite », au moment de la guerre, ne pouvaient pour la plupart que continuer à être ce qu’ils avaient voulu être, ce qu’ils étaient : des citoyens français.

C) Les FMR anciens supplétifs

Parmi les forces supplétives de l’armée française durant la guerre d’Algérie on peut distinguer celles engagées bénévolement (hommes des Groupes d’Auto Défense) et celles rémunérées (harkis, moghaznis, GMS/GMPR). Les harkis sont les plus connus en raison de leur nombre et de leur rattachement à des unités combattantes.

• Les harkis.

La « première harka » créée par l’ethnologue Jean Servier n’était au départ ni commandée par des militaires, ni rétribuée. Elle s’apparentait davantage au Groupe d’Auto Défense. Après l’assassinat d’un caïd et d’un couple d’instituteurs le 1er novembre 1954 à Arris, Jean Servier, fin connaisseur des inimitiés souvent ancestrales entre tribus, persuada celle de l’Agha Merchi que ces assassinats étaient l’œuvre de la tribu rivale et l’Agha Merchi proposa ainsi spontanément les hommes de sa tribu pour protéger Arris et participer à la recherche des assassins. Cette « première harka » fût ensuite prise en main par l’armée. L’idée fit son chemin et d’autres virent le jour dans les Aurès puis ailleurs. Le Bachagha Boualem organisa ainsi rapidement des harkas. Mais le terme ne sera officialisé qu’en 1956, par la note du 8 février émanant du Général Lorillot, qui demande « la constitution de harkas dans chaque corps d’armée à l’échelon quartier ». Le statut des harkis ne sera précisé que le 7 novembre 1961 par un texte qui entérine et tente d’homogénéiser les pratiques. Les harkis sont recrutés par contrat civil journalier ou mensuel renouvelable, payé 7,50 francs dont pouvaient être déduits, précise le texte, « les frais de nourriture ou d’hébergement ». Les blessures de guerre ou la mort au combat étant traitées comme des « accidents du travail ». Les harkas sortaient en opération avec d’autres unités militaires ou étaient pour certaines affectées à des commandos de chasse en 1959 dans le cadre du plan Challe. Leur connaissance du terrain ,leur pratique de la langue arabe ou berbère, leur endurance de montagnards et leur courage en firent des éléments précieux pour l’armée. Nombre d’appelés inexpérimentés durent ainsi la vie sauve aux harkis. Leur apport était si utile qu’en 1959, le Général Challe demanda et obtint du Général De Gaulle que le nombre de Harkis, (28000 fin 1959) soit doublé.

•Les autres supplétifs.

Deux mois seulement après le début de l’insurrection, François Mitterrand accepta la création de Groupes mobiles de protection rurale demandés par le Préfet Vaujour (GMPR dénommés ensuite GMS, Groupe Mobile de Sécurité). En 1962 on comptait 114 GMS, d’une trentaine de Goumiers chacun. Ces unités, de type CRS, étaient aux ordres des Préfets, Sous-préfets ou Maires, afin de protéger les édifices publics ou par exemple les marchés. Le 15 septembre 1955, Jacques Soustelle, Gouverneur d’Algérie crée les SAS (Section administratives spécialisées) pour pallier la sous administration chronique aggravée par les menaces du FLN contre les élus, fonctionnaires, médecins et instituteurs. Près de 700 SAS furent créées, principalement en zones rurales (30 en milieu urbain). Chacune était protégée par un maghzen d’une trentaine de moghaznis, recrutés par contrat de 6 mois. Les officiers de SAS se sont pour la plupart investis dans leur mission avec foi, persuadés de pouvoir garder l’Algérie avec la France en lui apportant justice et développement. D’où, à côté d’un rôle de renseignement et « d’interdiction » d’une zone géographique au FLN, l’organisation de cours, la construction de maisons ou de routes, l’ouverture d’infirmerie....

Il est intéressant de noter qu’il y eut quelques milliers de supplétifs d’origine européenne (9000). Harkis, moghaznis, ou membres des GMS, ils effectuaient le même travail que leurs homologues arabes ou berbères. Souvent issus d’un milieu modeste, ils trouvaient dans leur engagement comme harki à la fois un emploi rémunéré, un moyen d’assurer leur sécurité et le sentiment de défendre l’Algérie française. Une association s’est récemment constituée pour réclamer leurs droits car ils sont exclus des mesures en faveur des anciens supplétifs et assimilés. A côté de toutes ces catégories de supplétifs rémunérés, il convient de signaler le cas des supplétifs bénévoles que furent les hommes des villages organisés en Groupe d’autodéfense, (GAD) armés par les militaires français avec des fusils de chasse et des grenades défensives.




 
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